Intersections et autres mondes

Extrait de : Racket

À l’instant où se brisa la tablette, l’homme perdit sept ans. Cela était à peine perceptible sur son visage car ses rides ne s’étaient guère enfoncées depuis son quarante-quatrième anniversaire. Seules quelques mèches de cheveux grisonnants avait apparut sur le dessus de son crâne dégarni.
Quand le pied s’enfonça dans le disque dur, l’homme perdu dix ans. Le changement fut frappant. Les rides qu’il avait sur le front et autour de la bouche disparurent presque complètement. Sur son crâne repoussa la longue mèche brune de jeune premier qu’il avait eu tant de mal à regarder disparaitre en vieillissant ; et son embonpoint, si facilement sculpté, année après année, par le homard à la mayonnaise et les flutes de Ruinard, perdu plus de deux tiers de son volume.
Quand éclata l’ordinateur portable, il rajeunie encore d’une décennie. Ses rides disparurent tout à fait et une fine moustache de jeune adulte se dessina au dessus de sa lèvre. Presque comique, il paraissait maintenant à la fois nager et être engoncé dans son costume de laine foncée, jusqu’alors coupé au plus près. En effet, ses épaules avaient reprise l’ampleur du jeune homme athlétique de vingt trois ans qu’il était et ses cuisses, son ventre, son cou et ses bras s’étaient affinés.
Quand l’appareil photo fut désintégré, il perdu trois ans. Ses épaules perdirent de leur superbe mais son teint, jusqu’ici encore un peu terne, parut nettement se colorer. Sa moustache fut remplacée par un élégant duvet et ses cheveux coiffés vinrent alors s’ébouriffer.
Ainsi de suite, suivant la folle cadence de la destruction des objets, l’homme, en rythme, rajeunissait. Et c’est alors que le pied furieux du jeune criminel s’abattait sur la montre de quartz, que d’un jeune garçon flottant dans un costume de luxe, apparut un nouveau né.

Extrait de : Memorium

27 octobre 2XXX

Hier soir, en discutant avec mon A.G.P j’ai été frappé par la quantité d’histoires qu’il pouvait me raconter « de mémoire », donc sans prothèses. D’un point de vue scientifique, je ne peut m’empêcher d’émettre un doute sur la véracité des faits. N’inventerait-il pas ses histoires sur le moment pour me distraire ? Comment un cerveau cent pour-cent organique pourrait-il contenir autant de données sans qu’une déstructuration de l’hippocampe s’opère ? Comment ferait-il pour ne pas oublier ? À mon avis, ce n’est pas tout à fait humain.
D’ailleurs son visage ne l’est pas tout à fait non plus. Je ne peut retenir la gêne qui m’anime lorsque son visage creusé d’une centaine de sillons s’agite à l’unisson. Après quelques recherches sur le Cloud, il semblerait que ce n’est pas une anomalie mais ce que l’on appelait à son époque des Rides. C’est étrange mais cette paroi naturellement striée, dont le nombre de tranchées (nt : donc de Rides) varie quand il s’exprime en apparaissant et en disparaissant de façon aléatoire, me donne l’impression de vivre comme une « guerre organique ». Il est capable de déformer les fines parois de sa peau comme un vieux silicone usagé pour augmenter l’expression de ses histoires. N’est-ce pas extraordinaire ? Ça reste fascinant et monstrueux.

Extrait de :
Guide de déploiement terrestre en territoires vierges


Terrains à bonheur 0 — rf : Sorrowlands

Est considéré comme à bonheur 0, tout terrain où s’opère une substitution radicale du bonheur par un malheur chronique. Sur ce type de terrain, le soldat se retrouvera dans l’impossibilité de ressentir : joie, bien-être, plaisir, amusement ou euphorie ; chacun de ces sentiments sera remplacé par : une tristesse accablante, un désespoir persistant et une angoisse qui pourra, suivant le cas, mener à la paralysie et à un découragement tel que le soldat devra alors s’employer à la mise en pratique des directives ci-dessous :

N°1 : Le soldat devra veiller en permanence à garder sa vision dégagée en essuyant régulièrement les larmes qu’il produira en continu tout au long de la mission. Il est recommandé au soldat de répéter ce geste toutes les dix à douze secondes à l’aide du mouchoir de poche comprit dans le kit b-0. Pour garantir son efficacité sur le terrain, le soldat devra veiller à ne pas essuyer ses larmes avec un mouchoir humide. De ce fait, si son mouchoir se trouvait trop imbibé au cours d’une mission, le soldat devra alors le remplacer par le second mouchoir compris dans le kit b-0. Le soldat se devra alors de pendre le premier au lacet prévu à cet effet sur la partie inférieure de son sac à dos pour le sécher, et pour permettre d’effectuer un autre remplacement éventuel.

N°2 : Face à l’ennemi, le soldat devra se répéter intérieurement ces courtes phrases « L’ennemi n’est pas un être humain, c’est un ennemi. L’ennemi est une menace envers mon pays et la démocratie. Cet ennemi mérite la mort. » Le soldat doit être conscient que cette opération est indispensable sur terrain à bonheur 0 car l’idée-même de tuer lui apparaitra alors comme absurde et cruelle ; en conséquence, la décharge d’adrénaline qu’il ressent d’habitude, alors qu’il appuie sur la gâchette, se verra transformée en un chagrin insoutenable caractérisé par un éclatement en sanglots et une dangereuse perte de moyens.

Extrait de : Le joueur sans visage

Lorsque la dernière carte fut retournée, le jeune homme s'effondra sur la table. Il avait perdu la manche. Tous ses précieux jetons étaient maintenant entre les mains de l'étranger dont on devinait l'invisible satisfaction.
« Jeune homme, qu'allez vous faire maintenant ? Demanda t-il onctueusement.
— Je… je sais pas, admit Joseph, décontenancé.
Au fond de lui-même, le professeur sut que le gamin savait. Il n'hésiterait pas à le jouer. Ce regard vide, il l'avait souvent rencontré par le passé et c’était bien celui d’un homme tenté par la perte.
— J'aimerais, si vous le voulez bien, poursuivre la partie sans que vous nous faussiez compagnie…
— Monsieur, vous le voyez bien, j'ai perdu, je n'ai plus d'argent…
— Oui, oui, fit l'homme amusé. C'est très regrettable mais… permettez-moi de vous suggérer quelque chose. Voyez-vous, il y a quelques années, alors que j'étais, moi même, un jeune garçon fringuant comme vous, je m’assis à cette table. Et ce jour là, à votre place, je vis un homme jouer son visage. Comme vous, il n'avait plus d'argent. Des personnes assez courageuses pour jouer leur visage, j'en avait vu bien d'autres, mais leur courage était inconscient, idiot. Cet homme là était différent, et c'est le premier qu'il m'a été donné de voir. En vérité, cet homme jouait son visage avec le désespoir fasciné de celui qui, au fond, voulait perdre. Pourquoi vouloir perdre ? Parce que perdre ici signifie gagner ailleurs. Bien entendu, en ce temps là, les visages circulaient librement. Les vies se faisaient et se défaisaient tous les soirs…

Extrait de : Intersection

« Pourquoi n’ai-je pas été prévenue de la diffusion ? demande t-elle sombrement à Mercure.
« Votre taux d’alerte était critique. Je n’ai pas voulu vous inquiéter. Veuillez me pardonner, cela ne se reproduira pas. Sachez toutefois qu’il ne me reste que deux licences de transgression du système avant que je doives justifier mes erreurs auprès du Magister de Gestion de Vie, je ne pourrais pas vous aider pour toujours… Quant à la diffusion, eh bien, c’est un peu compliqué… Je dois vous avouer que je me suis beaucoup inquiété à votre sujet ces dernières semaine, et le reste du mobilier aussi. Nous avons donc décidé de prendre les choses en main et d’accepter à votre place de participer à cette délicieuse émission dont Garrsion Fax parlait plus tôt ! »

Eve ne réagit pas. Elle ne semble ni atteinte ni contrariée. Le silence de Mercure quant à lui ne laisse entendre aucune malice. Il est sage et prêt à obéir quand il le faut telle une entité autonome. Il ne le sait pas encore, et ne le saura que trop tard, Mercure est bel est bien une des recherches la plus aboutie de la jeune chercheuse. Il est sa plus parfaite création. Un projet sans faille tant il a été construit avec minutie. Sa voix et cet humour que Éve fait semblant de détester ont été programmés. Le Magister de Gestion de vie n’est, lui aussi, rien d’autre qu’un programme de simulation qu’elle a rajouté, pour lui faire croire qu’il ne devait jamais commettre d’erreur. Elle a donné à sa création un libre arbitre qu’il peut enfreindre.

Intersections
et autres mondes
Adel Cersaque Read in English

« La poussière d’objets, éparpillée en constellations brillantes sur le béton froid,
lui fait alors monter comme une masse aigre dans le fond de la gorge. »

« Le ciel prend, petit à petit, des allures boréales. Du haut de la plateforme,
la métropole ressemble à un paisible gazon de mousse. »

« Note : Tout soldat qui se donnera la mort par désespoir
sera considéré comme déserteur. »

« Comme s’il en doutait, il regarda le visage souriant derrière les aiguilles
de sa montre et réalisa que son ancien visage l'avait retrouvé. »

« Allongée au centre de la pièce, toute de noir vêtue, Éve baigne dans la lumière.
Le sinapt est devenu l’iris, elle en est devenue la pupille. »

© Éditions Sciences Acides

Le recueil Intersections et autres mondes est le résultat d’un travail d’écriture dont l’objectif était d’épuiser des controverses populaires et contemporaines par l’esquisse de sociétés et d’institutions fictives. Il regroupe cinq nouvelles, écrites à mi-chemin entre science-fiction et fantastique. Écrites séparément, puis réunies ; chacun des mondes dépeints lors de la première partie du travail d’écriture, fut repensé pour accueillir les autres dans sa propre trame narrative. En résulte le portrait d’un monde dans lequel la temporalité, la géographie, les systèmes d’organisations, le marché noir et même les histoires d’amour s’entrelacent pour ne faire qu’un.

Pour confondre ses écrivains en un seul, Adel Cersaque décida d’envoyer son manuscript aux Éditions Sciences Acides pour qu’il rejoigne sa collection Sci-Fi 1987. Ce qui arriva.